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mai 2018

Guerre d'Algérie, le témoignage de Claude PERREARD

Rédigé par  1 commentaire   Mis à jour le  11/06/2018

Ce lundi, les grands-parents paternels de Maylis nous ont reçus dans leur maison à Gaillard.

Nous avions en effet sollicité Claude pour un témoignage en tant que militaire appelé pendant la guerre d'Algérie. Il nous a aussi partagé ses photos et ses diapositives numérisées et disponibles dans le corps et en fin d'article.

A quel âge as-tu été appelé pour faire la guerre d'Algérie ?

J'avais 20 ans depuis janvier quand j'ai été appelé. Je suis parti d'Evires en mars 1958 puis j'ai fait 4 mois à Grenoble avant de rejoindre l'Algérie pour 24 mois, donc de juillet 1958 à fin juin 1960


Quels sont les endroits où tu t'es rendu en Algérie ?

J'étais basé dans l’Algérois, en Grande Kabylie. Dans un premier temps j'étais à Michelet. Après quinze jours, j'ai eu l'appendicite. J'ai été héliporté à l'hôpital de Tizi-Ouzou dans lequel je suis resté 19 jours, puis j'ai passé 3 semaines en convalescence à Dellys où j'ai eu une convalescence un peu spéciale, parce que nous étions dans un bâtiment entouré de barbelés et on disposait de trois quart d'heure par jour pour aller dans la mer. C'était un coin rempli d’oursins. Y mettre les pieds était délicat.
De retour à Michelet j'arrivais tout juste à suivre, alors que je n'avais jamais eu de problèmes avant vu que j'avais l'habitude de tout faire à pieds quand j'étais à Evires.
Puis après quelques mois, suite à "l'opération jumelle1", j'ai été basé à Tililite jusqu'à la fin de mon service.


Quel moyen de transport utilisais-tu ?

On utilisait les bahuts militaires et nos jambes car on marchait énormément.


Quel grade avais-tu ?

J'étais soldat deuxième classe, puis au bout de deux ans, je suis passé première classe


Est-ce que la torture était utilisée. As-tu été obligé de participer ?

Oui il y avait de la torture dans l'armée, mais comme j'avais un fusil à lunette, j'étais très souvent en protection avec le lieutenant donc je n'ai jamais été obligé de torturer. D'ailleurs, dès le départ, j'étais contre et c'est surtout les services de renseignements qui la pratiquaient.


Pourquoi t'avait-on confié un fusil à lunette ?

Parce que pendant les entraînements de tir au fusil mitrailleur à Michelet je touchais systématiquement le poteau à deux cents mètres.


Qu'est-ce qu'une oued ?

C'est un ravin, ça ressemble aux Evaux entre St-Pierre-en-Faucigny et le Petit-Bornand. Quand un véhicule sautait sur une mine et plongeait dans l'oued, on ne s'en sortait pas.



Es-tu déjà tombé dans une embuscade ?

Oui, une fois on était descendus au fond d'une oued et on devait récupérer des troupes qui ramenaient des fellagas. Le lieutenant me dit : "Ça fait deux heures qu'on est là, ils ne vont pas venir donc c'est terminé. Viens avec moi on va faire un tour". J'y suis allé, il y avait aussi le lieutenant du service de renseignements, et là on tombe sur les fellagas. Ils étaient dans les feuillages et, nous, à découvert. J'ai entendu des coups de feu, je me suis éloigné et je me suis posté derrière un arbre. Mon lieutenant et celui des services de renseignements avaient seulement leur carabine. Je préparais une grenade en cas d'assaut puis en regardant au travers de la lunette de mon fusil, j'ai vu une tête dépasser des buissons et j'ai appuyé sur la détente. A ce moment là, j'entends "Perréard, où tu es ?", les lieutenants étaient tous les deux blessés et à terre. Après avoir dégagé une zone en coupant les arbustes au pistolet mitrailleur pour permettre l'héliportage des blessés, nous sommes remontés à pied. Par la suite, lors d'une rencontre en 1996, le lieutenant m'a dit "Perréard tu m'as sauvé la vie en Algérie". Je lui ai répondu, "toi aussi, tu as su nous éviter des risques inutiles". En effet, notre lieutenant Alsacien qui se nommait "Schwartz" avait du flair et nous avait permis d'éviter au moins deux embuscades. Une fois, en revenant d'opération, il avait trouvé louche que la route qui remontait de l'oued soit déserte. En principe, dans l'après-midi, les gens du village venaient chercher de l'eau et faire leur lessive. Nous avons donc fait un très grand détour pour rentrer malgré les contestations des uns et des autres. Le lendemain, nous avons appris qu'il avait fait le bon choix parce que les fellagas nous attendaient et avaient prévenu la population.


Que mangeais-tu ?

Quand il y avait de la viande, elle venait congelée de France. Elle était toute bleue à l'arrivée. C'est comme ça que j'ai eu des staphylocoques avec un entraxe qui a été traité aux sulfamides.
On avait de la confiture d'orange mais elle était cristallisée comme s'il y avait des cailloux dedans, la meilleure était la crème de marrons d’Ardèche.
Pendant les six premiers mois, on avait un cachet contre le paludisme tous les dimanches dans nos assiettes. Certains ne le prenaient pas en espérant tomber malade et peut être se faire réformer.
Quand on partait en opération, on avait une boîte de ration par jour. Il y avait une boîte de pâté, une boîte de sardines et des biscuits durs comme de la semelle en guise de pain. Il y avait aussi des paquets de cigarettes que je donnais aux prisonniers quand j'étais à Michelet. Une fois, un ancien prisonnier m'a reconnu dans la rue et m'a payé un coup à boire.
Quant aux colis, il était inutile de s'en faire envoyer de France parce qu'avec la chaleur tout ce qui arrivait était immangeable.
On avait un petit peu de vin de temps en temps et le plus gros de la boisson était de la bière très peu alcoolisée.

Quel sont tes pires souvenirs dans cette guerre ?

Quand j'ai eu l’appendicite, je suis resté confiné 19 jours dans un hôpital surchargé, même dans les couloirs, l'équipe soignante n'avait pas le temps de s'occuper des blessés. Les plus valides s'occupaient des plus mal en point. Parmi ces moments difficiles, j'ai été touché par le malheur de mes camarades, notamment ceux qui étaient amputés des jambes. Les nuits étaient très traumatisantes parce que les gens criaient leur souffrance.

Et puis il y a eu l'embuscade au fond de l'oued, car nous étions isolés et j'étais seul pour retourner la situation, c'était ou les fellagas, ou moi.

Et une fois quand j'étais à Michelet, j'ai vu un collègue qui tenait un prisonnier par une corde, il l'a détaché en lui disant "Allez ! Va-t-en, t'es bon pour la liberté ! Tu peux t'en aller." et quand il a fait 10 mètres, une rafale et puis voilà... il faut dire que quand l'armée parvenait à faire parler quelqu'un et donc connaître une cache, on savait bien que le traître serait tué par son camps, à moins qu'il parvienne à revenir avec une arme.

Une autre fois, on a passé la nuit au sommet de la montagne de Corriette et on n'avait plus d'eau. Le matin au réveil, on avait très soif, on n'arrivait plus à saliver et on avait la langue comme un morceau de bois. Le capitaine a fait monter de l'eau par les kabyles et nous avons eu une grosse dysenterie qui a duré des jours.

Le plus angoissant, ce sont les embuscades de nuit, ça tire dans tous les sens et on ne voit pas à plus de deux ou trois mètres, on est crispé sur son arme, prêt à tirer à tout instant.

As-tu une anecdote particulière ?

Une fois que nous étions en opération pour déloger des fellagas dans une zone de montagne à "Corriette" un lieutenant va-t-en-guerre qui était à proximité a crié : "Vous tirez bien mal !", et aussitôt dit, il s'est pris une balle dans le casque et il a dû être héliporté. Par la suite, il en gardera toujours une cicatrice. Plus tard il deviendra général et ensuite, c'est inimaginable, il est devenu prêtre à Lyon !

Et puis chose extraordinaire, parmi les prisonniers, il y avait des algériens qui étaient pour la France. Pour la simple raison qu'à Tizi-Ouzou, quand il y avait un attentat, l'armée bouclait le secteur et contrôlait l'identité de tous les gens qui étaient dedans, et celui qui était pris trois fois dans le bouclage allait automatiquement en prison.

Lors de ma première opération, j'ai fait part à ma famille de ce qui s'était passé. Suite à ça, ma sœur Germaine m'a demandé de ne plus en faire mention. J'ai donc gardé pour moi tout ce que je vivais. Plus tard, ma mère m'a dit: "Tu ne nous disais plus rien mais je me rendais bien compte que c'était pour ne pas nous inquiéter."

Récemment, j'ai vu à la télévision les images d'un convoi militaire dans une oued qui recherchait des rebelles, sauf que ce convoi est aujourd'hui algérien et que les rebelles sont toujours algériens. L'histoire se répète.


Est-ce que tu connaissais les villageois ?

Très peu, vu la situation. Une fois, on a quand même été invités à manger par une femme locale. Les enfants aimaient bien se faire photographier. Et puis dans l'armée, le tiers des militaires étaient musulmans. D'ailleurs, quelques-uns désertaient avec leur arme pour rejoindre le camp des fellagas.



Est-ce que tu as eu des permissions ?

J'ai eu l'occasion d'aller deux fois à Alger parce que j'ai été invité par la famille Guidi, une famille pied-noire dont la femme était originaire d'Evires.

Avec le recul, y a t'il des choses que tu ferais différemment ? Est-ce que tu avais une marge de manœuvre ?

La première fois que je suis parti en opération, le lieutenant m'a dit : "Tiens, il y a un gars avec sa vache, c'est certainement un guetteur, flingue-le !". J'ai fait exprès de tirer au dessus, le lieutenant m'a dit : "T'as mal tiré !" Il m'a pris le fusil des mains et a tiré plusieurs fois mais comme le gars courait, il ne l'a pas touché. Le lieutenant m'en a voulu et m'a mis de garde le soir même. Je n'ai pas regretté, je me suis comparé à si j'étais chez moi en train de garder des bêtes. Rien ne prouvait que c'était un guetteur.

Quels sont tes meilleurs souvenirs ?

Malgré cette période de guerre j'ai eu des moments de joie avec mes camarades et aussi quelques contacts avec la population. D'ailleurs il y a quelques camarades dont je ne me souviens même plus du nom que j'aurais bien aimé revoir.

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Quand on faisait la garde, on voyait le lever du jour sur la chaîne du Djudjura, la montagne se découpait dans le ciel, c'est encore plus beau que le coucher du soleil.


Et pour finir, qu'est-ce qui a compté le plus pour toi pendant cette période ?

Le plus important, c'est la cohésion du groupe, chacun est responsable de la sécurité du groupe, on savait qu'on pouvait compter les uns sur les autres. C'est ce qui nous a permis de traverser cette période sans trop de casse.



1 - L'opération jumelle consiste à envoyer des groupes de soldats dans les villages pour surveiller et arrêter les fellagas.
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1 commentaire

renardberbere a dit

Je connais bien l'Algérie, puisque j'y suis allé à plusieurs reprises, d'abord dans le Mzab puis à Tamarasset, puis à Djanet, et il se trouve que deux de mes frères ont fait aussi une longue période pendant la période dont parle cet article. Un à Blida Jean-Louis (venant de Valence au 404 RA) puis le deuxième Georges à Tigzirt sur mer près de Tizi Ouzou.
J'y suis allé un jour en voyageant seul depuis Alger, en passant par Hassi Messaoud, In Amenas.
J'ai réalisé aussi un reportage avec un club genevois de VTT, le super biker du Hoggar, dont on va bientôt trouver la vidéo sur le site https://reporter-etudes.fr.
Quand vous aurez terminé votre formation "à la maison", je suis moi aussi preneur d'articles, de reportages.
Je viens de déposer un domaine dont je vais assurer l'administration https://en74.fr destiné aux événements qui se passent en Haute-Savoie, et si vous aves connaissance de personnes de Gaillard ou d'ailleurs, je suis prêt à leur donner les clés d'entrée pour y participer.
Je connais même à PRINGY, un club de cirque qui mériterait peut-être un reportage ...

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Guerre d'Algérie, le témoignage de Claude PERREARD - JAM - Les Écureuils de l'Espace Cybernétique